Note au lecteur : le bleu-italique correspond à l'instructeur ; en noir, les autres intervenants.

Simplicité

Je voudrais parler de la simplicité. Qu’est-ce que ça vous inspire, c’est quoi la simplicité dans le cadre de notre travail ?

Je dirais que c’est enlever tout le superflu.

Et dans quel contexte ?

Je pense que ça peut s’appliquer dans tous les contextes. Par exemple dans les relations sociales, ne chercher ni la reconnaissance, ni à impressionner, ni à rajouter quelque chose pour remplir le vide. Par contre, selon ce qui est demandé socialement, je peux aussi faire « comme si » pour ne pas que ça pète.

La simplicité c’est ce que tu viens de dire, mais ça découle d’abord de la simplicité avec moi-même. Donc élaguer le superflu en moi-même, ça veut dire rester avec ce que je suis et ce qui est là, et exprimer à partir de là sans rajouter les couches superflues de désirs, par exemple. À partir de là, il peut y avoir une nécessité fonctionnelle à garder une vie sociale ou pas, alors la simplicité c’est de ne pas la créer, c’est de ne pas générer quelque chose qui n’est pas nécessaire, de ne pas générer de choses qui n’existent pas, dans ma vie personnelle.

Je relie cela au concept des trois centres. Lorsque les trois centres travaillent de manière indépendante, il y a la simplicité. Lorsque ce n’est pas le cas, c’est alors que toutes les choses superflues émergent.

Le « complexifieur » émerge !

Oui !

Pour moi la simplicité est associée à la vigilance. Par exemple concernant la parole, il y a la vigilance par rapport à d’où vient le mot qui va sortir.

Ça pourrait être m’accepter telle que je suis avec tout ce que je sais, avec tout ce que je ne sais pas, et ne pas en faire trop, ne pas remplir le vide, ne pas remplir quoi que ce soit, accepter les questionnements, accepter qu’il n’y ait pas de réponse. Être à l’écoute de cette sincérité-là, ça me renvoie à la simplicité, et c’est aussi lié à l’humilité.

Pour moi la simplicité découle de l’humilité : quand on est en état d’humilité, on est dans la simplicité. Ça me semble improbable d’être dans l’humilité et de complexifier les choses. Et je dirais que ça génère un comportement et même une pensée très naturels. Il y a aussi une sorte d’innocence dans la simplicité, une innocence presque enfantine.

J’ai récemment été témoin d’un échange entre mes deux petits-enfants qui ont 7 et 5 ans, et ça m’a semblé très beau. Maintenant, je suis en train de réaliser que ça m’a touchée parce qu’il y avait cette simplicité-là. Ils étaient en train de jouer tranquillement, et à un moment donné l’un dit quelque chose à l’autre, et le petit frère répond paisiblement : « Tu dis ça parce que tu m’aimes pas », et l’autre réfléchit et lui dit : « Des fois je t’aime » et le petit répond : « Oui, mais pas très souvent », et ils continuent à jouer avec une égalité d’émotion. J’étais dans la pièce à côté, j’ai été très touchée. Effectivement, ils ne s’aiment pas beaucoup. C’était dit avec une simplicité égale des deux côtés. Les deux enfants étaient en contact avec leur réalité, telle qu’elle était, sans commentaire. C’est ça qui était beau.

On en revient à « ne pas rajouter de superflu ». C’est vraiment ça qui pour moi est le cœur de la simplicité, et ça renvoie à l’irréel. On avait parlé de la vraie vie par rapport à la fausse vie. La vie réelle est simple.

Tout à fait.

Je repensais à ce qu’a dit A. à propos de l’humilité : j’ai l’impression que c’est un constat qu’on peut faire après. Du moment qu’il y a l’acceptation de ce qui est et de cette simplicité de la vie, même si la situation peut être très complexe, on peut constater après que cette acceptation-là c’est de l’humilité, éventuellement.

Chez les enfants, je ne sais pas si l’humilité peut être présente. Elle n’est peut-être présente que lorsqu’on est adulte. D’une certaine façon, on va devoir faire le chemin à l’envers. Il y a d’abord un trajet de complexification, et ensuite on fait le chemin à l’envers, vers la simplicité. Et c’est là que l’humilité intervient pour moi.

Je suis d’accord avec toi, je pense qu’il faut d’abord avoir le sentiment de pouvoir maîtriser pour se rendre compte qu’on ne maîtrise pas, et à ce moment-là c’est vraiment de l’humilité. Alors que les enfants ne pensent pas pouvoir diriger la vie, changer les choses, jusqu’à un certain âge.

Tu as dit : « La simplicité, c’est enlever le superflu. » Est-ce que c’est automatique que lorsqu’on est dans la simplicité, le superflu est déjà enlevé ?

Oui, je les vois comme équivalents, pour moi c’est synonyme, c’est deux façons de dire la même chose.

Donc quand ici on parle trop, il y a un manque de simplicité ?

Oui, clairement.

Donc ça serait bien de se souvenir de ça de temps en temps.

J’aimerais revenir au fait de « trop parler ». Comment est-ce qu’on juge qu’on parle trop ? Qui peut le juger, et par rapport à quoi ?
À une certaine période, on a fait l’exercice de ne parler que par rapport au fonctionnel immédiat.

Oui. On continue à faire ça. La consigne n’a pas changé.

C’est vrai, mais on l’a un peu oubliée ! Moi je dois dire que je trouve quand même important d’échanger, de savoir où les gens en sont dans leur vie. Par exemple, je peux demander à A. où elle en est dans son boulot. Il y a des échanges qui ne concernent pas le fonctionnel, mais qui ne sont pas forcément superflus, ils sont plutôt dans la considération de l’autre. Est-ce qu’il y a un espace pour ça, ou est-ce qu’on veut se l’interdire ici ? Et est-ce que c’est de la complexification ?

Est-ce vraiment nécessaire ici ? Ça se fait déjà assez dans la vie de tous les jours. Qu’est-ce que ça remplit comme besoin chez toi ? Si je veux te parler de quelque chose, c’est différent. Si tu veux me parler de la mort de ta grand-mère, tu me le dis. Mais moi, pourquoi je te solliciterais pour savoir ?

Non, je ne vais pas solliciter pour savoir, il n’y a pas un besoin névrotique de savoir.

Ok, si c’est occasionnellement, si c’est dans le courant de ce qui se fait, pourquoi pas.

Je pense régulièrement à cette consigne, et j’ai observé que ça avait beaucoup changé par rapport à une époque. Quand je travaille avec S. et H. c’est assez rare qu’on dérape sur des choses personnelles et quand on le fait ça ne dure pas très longtemps. On se donne des nouvelles parce que qu’on a des situations intéressantes à partager, mais je n’ai pas l’impression que ça interfère avec le travail.

Oui, je pense que par rapport à avant, c’est maintenant à un niveau sain.
Est-ce qu’il y a d’autres domaines où il y a un manque de simplicité ici ? Où il y a trop de superflu, ou de superflu inutile ?

(rires)

En cuisine, j’ai observé qu’il y a souvent beaucoup de complexification pour des choses très simples. Par exemple ce matin, pour le houmous, j’ai fait toute la quantité avec de l’ail, et on m’a dit que j’aurais dû en mettre de côté sans ail. Mais ça avait été fait comme ça, pour moi ce n’était pas un problème.

Donc tu es censée penser à moi ou aux autres qui n’aiment pas l’ail cru, et tu ne l’as pas fait. En quoi c’est une complexification ?

Parce qu’après ça engendre une prise de tête « on n’y a pas pensé, et puis si, et puis… ». Pour moi c’est très complexe, la chose de toute façon on ne peut pas la changer.

Non.

On peut refaire un plat parce qu’on l’a raté, tout en restant dans la simplicité. Il faut faire attention de ne pas tout mélanger. Si on rate la soupe cinq fois et qu’on la recommence cinq fois, mais que ça reste simple en soi, il n’y a pas de problème. Si par contre ça génère en soi du bordel, une merde émotionnelle, ça c’est superflu.

Oui, c’est ça. Par exemple, effectivement la confection de la soupe d’hier a généré du superflu selon moi.

Est-ce que tu as détecté une non-simplicité chez la personne qui a fait la soupe ?

Oui.

Je pense que L. avait le désir de satisfaire tout le monde… !

Et tu te souviens de ce qu’a dit O. tout à l’heure ? D’enlever le superflu, notamment le désir.

C’est aussi important de prendre la responsabilité de ce qu’on a fait, jusqu’au bout.

Qu’est-ce qu’on peut faire, lorsqu’on détecte cette agitation superflue (intellectuelle/mentale , physique ou émotionnelle) chez quelqu’un ?

Le pointer à l’autre.

Oui, le signaler à l’autre, en faisant soi-même un arrêt, un stop, pour faire miroir.
L’autre qui le voit se demande « Oh, est-ce que je suis dans un stress émotionnel, mental, physique ? » et alors il peut le stopper lui-même.

Et si ça ne suffit pas ?

C’est à la personne de le détecter en elle-même. Si elle ne se rend pas compte, tant pis. Mais normalement elle se rend compte, ça produit un petit choc.
Est-ce que c’est compatible d’être dans la simplicité et d’être stressé en même temps ?

À ce propos, il y a une définition qui me parle bien, qui distingue entre le stress positif et le stress négatif. Le stress, c’est un surplus d’énergie pour faire quelque chose. Si je le consomme, par exemple lorsqu’un chien me poursuit, et que je m’enfuis à toutes jambes : je suis en train de consommer mon stress. Dans ce cas il n’y a pas de problème, et je suis dans la simplicité. Si par contre je stresse à propos de quelque chose, et que ça devient mental « pourquoi il ne m’appelle pas, il lui est sûrement arrivé quelque chose de grave… ». Dans ce cas, c’est un stress qui ne consomme pas d’énergie, qui fait tourner les pensées en boucle, et on a perdu la simplicité. Là, on a rajouté de la complexité.

Oui, dans ce cas-là, on est dans le superflu. En fait, on n’est pas là, on n’est pas dans la vie réelle. On est dans un fantasme.

Tout à fait.

Il y a aussi un stress qu’on consomme sur le coup, mais qui provoque des gestes désordonnés, où on devient très maladroit. Ce stress-là n’est pourtant pas mental, et il s’exprime dans l’instant.

Ça s’exprime par des mouvements superflus.

À mon avis, ça arrive quand différents centres essaient de traiter en même temps.

Oui, on n’est plus dans l’équanimité des trois centres, ça c’est clair. C’est soit le mental qui s’agite, soit l’émotionnel qui s’agite, soit le physique qui s’agite.

Et effectivement, il peut y avoir un vrai besoin de faire, dans une certaine urgence, mais comme il y a l’autre centre qui s’en mêle, on le fait n’importe comment.

Tout à fait. (À L.) Quand tu te trouves dans du stress inutile, tu complexifies.

Oui. Ce qui s’est passé avec la soupe en est un exemple typique.

La simplicité est incompatible avec la considération interne. Autrement dit, s’il y a de la considération interne, il ne peut pas y avoir de simplicité.

Oui, absolument.

Et toi H., ça ne t’est jamais arrivé de rentrer trop dans les considérations intellectuelles quand tu commences à stresser ?

Si, mais c’est une forme de stress que je reconnais moins facilement. Ce n’est pas le même genre de stress que celui dont on parlait tout à l’heure. Il y a la peur de l’erreur, entre autres choses.

Oui, c’est ça. Le stress inutile peut se trouver à tous les niveaux.

Pour moi ce sont deux ressentis de stress très différents. Il y en a un qui est très physiologique, très palpable, et l’autre qui est effectivement beaucoup plus dans les énergies mentales.

Voilà, c’est de ça que je parle. On peut appeler ça aussi fébrilité. (À H.) Est-ce que tu reconnais maintenant quand la fébrilité risque de prendre le dessus ? Il y a un moment où tu commences à dévier, à ne plus bien faire les choses, à perdre l’attention, ça pour moi c’est ton stress typique. Et là tu lâches aussi ta responsabilité.

Tu parles de la tendance à ne pas aller au bout des choses ? Où il me manque une sorte d’acharnement ?

Oui. C’est ce qui s’est passé pour la préparation du toit, là tu as vraiment trop tardé. Et lorsque c’était déjà trop tard, tu m’as simplement envoyé une information me disant que ce n’était pas possible de le faire, mais il était clair que tu n’étais pas allé au bout des choses, tu te souviens ? Il y avait sûrement un stress derrière.

Je me souviens du contexte, mais j’ai du mal à associer ça à la notion de stress.

Je n’avais jamais fait la différence entre stress utile et inutile. Mais j’ai vécu dernièrement un stress utile, et c’est là que j’en ai vraiment pris conscience. Hier à la dernière minute, on a décidé de manger dehors : il a fallu rapidement déplacer tous les plats et le couvert. J’ai eu les gestes sûrs, assez ordonnés, et le mental n’a pas interféré, pour moi c’était clairement un bon stress. Et c’est là que j’ai vraiment fait la distinction entre ce stress utile et le stress inutile que je peux avoir aussi, évidemment.

Le stress inutile nous sort de la conscience corporelle, et aussi de la simplicité. Le stress inutile peut être physique, émotionnel ou mental. Et ça c’est intéressant à observer. S’agiter cognitivement, c’est du stress mental. L’agitation physique, on en a parlé, et avec l’agitation émotionnelle, il y a des angoisses, des peurs, des paranos. Le stress inutile est incompatible avec la conscience corporelle et la simplicité. Soit on est dans la conscience corporelle et la simplicité, soit on est dans du stress inutile, mais les deux ne peuvent pas cohabiter, coexister.

Parfois je me perds dans les détails et je reste bloqué, alors je suis obligé d’arrêter et de faire autre chose. Je fais un stop, et par la suite, j’y reviens.

Oui, se perdre dans les détails, s’identifier avec les détails, c’est un exemple typique lorsqu’il y a un stress inutile.

Lorsque je me suis préparé pour le voyage, j’ai vécu un stress utile qui m’a permis d’être très efficace au niveau de l’organisation, pour descendre mes outils et charger la voiture. Il y avait une vigilance aigüe, à la fois dans les détails et globalement. J’avais aussi fait une check-list pour la préparation.

Je fais ça aussi. Oui, c’est très utile d’être bien organisé. Est-ce qu’on peut dire qu’une bonne organisation évite le stress inutile ? Et une bonne anticipation ?

Oui, sauf si on sur-anticipe. Parce qu’on peut aussi mettre son stress dans l’anticipation, et vouloir régler des détails beaucoup trop à l’avance. Il faut trouver la bonne mesure.

Être bien organisé et anticiper, cela évite le stress inutile. Le stress inutile c’est aussi de la souffrance inutile, une souffrance inutile auto-créée. C’est souvent dû à une mauvaise organisation. Et la sur-organisation est un cas particulier dû au stress inutile. On ne peut pas sur-organiser si on n’est pas stressé.

Tout à fait. La sur-organisation pour moi c’est clairement une réponse à un mécanisme identitaire de peur.

Oui, c’est ça.

Ce matin dans la cuisine j’ai vu à un moment donné qu’il fallait vite se mettre pour être à l’heure. Et là mes gestes sont beaucoup devenus beaucoup plus rapides.

Oui, c’était bien gérer le stress utile.

En parlant d’organisation, ce qui peut aider, c’est de mettre des jalons. En estimant la durée globale de la tâche, on met des jalons « dans une heure je devrais être à peu près à ce stade, dans deux heures à ce stade-là », ça permet de voir son avancement et de se préciptier un peu pour atteindre les jalons. Plutôt que d’avoir tout le stress qui peut devenir ingérable dans la dernière demi-heure.

Un autre point concernant l’organisation : c’est bien de calculer un peu plus large, pour inclure des imprévus. Et ça évite aussi du stress inutile, quand on a le temps nécessaire pour gérer les imprévus. Mais malgré ça, il y a des imprévus tellement imprévisibles que parfois il faut basculer en stress utile, dans ces cas-là on n’a clairement pas le choix !
La conscience corporelle et la simplicité sont les garants pour éviter le stress inutile. Est-ce que tout le monde peut souscrire à ça ?

Oui.

(à L.) Je crois que tu as découvert quelque chose d’essentiel pour toi avec la simplicité.

C’est vrai, quand ça ne va pas, je complique les choses ! Et c’est lié à la non-humilité, l’orgueil, vouloir être parfait, tout le package qui va avec !

Oui. Et quand on est coincé, quand on ne sait plus rien faire, parce que la situation est bloquée, là on n’a qu’à accueillir la souffrance nécessaire. Parfois la situation est totalement bloquée, ça peut arriver aussi.
Et A., quand tu pars trop dans les méandres de ton imaginaire, est-ce que tu es encore dans la simplicité ? Je te vois aussi parfois complexifier les choses.

Oui, bien sûr !

C’est à toi de voir quel est le stress inutile là-derrière qui déclenche ça. Je me demande si ce n’est pas aussi au niveau mental que ça commence à trop tourner quand tu es stressée ? Tu perds les pédales parfois, j’ai l’impression, quand il y a trop de choses. Par exemple l’organisation pour venir ici, c’est tout récent !

Oui ! Mais la situation était hyper-compliquée !

Bien sûr il y a des situations complexes, mais il y a aussi la façon de les gérer. Pour moi quand ça devient trop complexe, je bascule dans le détachement et j’attends, et un peu comme a dit Ad., je fais autre chose. Et là j’ai l’impression que tu n’as pas fait ça, tu es restée dans la complexité, tu es restée attachée à « c’est compliqué, c’est compliqué ! Comment je fais, comment je peux gérer ça ?».

Oui, mais j’ai un peu de mal à me rendre compte de ça. Je vais observer ce phénomène de près.

Un autre exemple m’est venu. Lorsque je suis à mon travail, parfois j’ai des tâches assez compliquées, je ne sais pas vraiment comment procéder et je suis un peu confus. Il y a peut-être aussi une émotion, je dois me dépêcher, je trouve que c’est une tâche stupide, et je ressens cet inconfort dans mon corps : ceci n’est pas la simplicité. Mais si je deviens conscient de cette situation, je vois qu’effectivement, c’est une tâche compliquée, mais si je suis vigilant, ça peut rester vraiment simple en moi.

C’est l’attitude qui compte.

Oui.

Il y a une grande différence entre complexité et complexification. Complexifier, on vient d’en parler, c’est rajouter du bordel. De la même manière, « être simple » ne veut pas dire être simpliste. J’ai beaucoup utilisé le principe d’Ockham ces derniers temps, et je me rends compte qu’on ne trouve que quand on est simple. Ça peut être quelque chose de complexe, mais en tout cas la solution la plus simple vient quand nous-même on est simple.

Le principe de quoi ?

Le rasoir d’Ockham. C’était un moine franciscain qui a dit que la solution la plus simple qui fonctionne était la meilleure. Je résume très rapidement: c’est un élagage, on élague, on élague.

Et on retrouve ce qui a été dit précédemment : « enlever le superflu ».

Et A-M, tu connais le stress inutile dans ta vie ?

Oui, et je crois que pour moi ça vient de l’émotionnel. Ça peut me paralyser complètement. Il peut y avoir des émotions du style peur, doute, qui créent un stress inutile.

Et qu’est-ce que tu fais à ce moment-là ?

Si j’en ai conscience tout de suite, je reviens dans la respiration, et j’observe ce qu’il y a derrière comme souffrance nécessaire. En général ça se règle assez vite. J’ai un exemple récent, mais ce n’est pas vraiment du stress. Ma fille et ses enfants sont partis deux mois à l’étranger bosser, je n’ai pas eu du tout de nouvelles parce qu’on n’est pas trop du style dans la famille à se téléphoner tous les jours. Ils sont rentrés récemment, et sont venus passer le week-end chez moi avec les enfants. J’étais super contente de les voir, on est allés à la plage la veille au soir, et le lendemain matin quand je me réveille il n’y avait plus personne dans la maison, et il n’y avait pas un mot. Et je l’ai trouvé un peu amer, parce que la veille on s’était à peine vus, aussi parce que ma fille avait invité des copains à la plage, mais ça ne m’avait pas du tout touchée. Mais le matin, j’ai senti cette émotion, et ça c’était vraiment intéressant, parce que s’il y a cette émotion, à quoi est-ce que je suis attachée? Donc j’ai cherché l’attachement qu’il y avait derrière, et du coup j’étais reconnaissante de cette situation, parce que j’ai pu voir la souffrance nécessaire due apparemment au fait que ma fille n’ait plus rien d’affectif avec moi. Et je venais à peine de prendre conscience de tout ça, qu’elle m’appelle et me dit: « Tu sais je n’ai pas voulu te réveiller, mais viens, on est à la rivière ! ». J’ai apporté un pique-nique, on a passé la journée ensemble, c’était super. C’était très net pour moi de voir à quel point l’émotion peut faire déraper.

Pour nous c’est la normalité maintenant, parce que nous appliquons ce travail dans la vie de tous les jours, et ça c’est vraiment génial. Mais la plupart de gens – et vous aussi avant – sont régulièrement confrontés à des situations similaires, et ça produit des drames au quotidien ! J’éprouve vraiment de la gratitude, parce qu’on a la chance de ne plus subir ces trucs merdiques et inutiles ! Parce qu’on a trouvé la clé, on a trouvé les moyens de ne plus rentrer dans ces jeux-là.

Et c’est une clé qu’on peut aussi transmettre à ceux qui en ont envie et qui sont ouverts à ça, je ne parle pas des gens qui sont accrochés à leur souffrance.

Oui, mais je peux te garantir que 99 % des gens sont très accrochés à leur souffrance inutile, parce qu’une grande partie de leur identité est basée là-dessus. Si on enlève la souffrance inutile, ils paniquent ! Ils n’ont plus rien à quoi s’accrocher ! C’est ça le problème.

Parfois je sens les gens ouverts, et je trouve que la distinction entre souffrance utile et souffrance inutile, on peut la transmettre.

Il doit y en avoir, sinon on ne serait pas là ! (rires) Mais quand même, on voit le nombre réduit de personnes qui font ce travail. La plupart des gens réclament le stress inutile et la souffrance inutile, c’est la grande partie de leur identité. Si on leur propose de se débarrasser de la souffrance inutile, ils pourraient te tuer, car ils ne peuvent même pas concevoir de vivre sans souffrance inutile et stress inutile. Ça fait partie de leur vie, comme de respirer.

Ça me fait penser à une interview de François Roustang, dans laquelle il explique qu’un jour il a reçu un patient qui avait fait x psychothérapies et qui était vraiment dans une souffrance profonde. Il le fait s’assoir et le plonge en hypnose et quand le gars revient, il dit : « Ah oui, je sais maintenant ce qu’il faut faire pour ne plus souffrir, mais je ne le ferai pas ! Peut-être que je souffre, mais au moins j’ai mes repères, et ce que vous me proposez c’est l’inconnu, et je n’ai pas envie d’y aller ».

Exactement. Les gens te disent : « Non il ne faut surtout pas ça ! ». Il s’agit de trouver des gens qui en sont capables, aussi parce que ça nécessite de l’endurance. Vous-même, vous n’êtes pas arrivés au bout d’un ou deux ans de formation. Ça a nécessité encore des années d’engagement et de travail pour en arriver là. Quasiment personne n’est prêt à faire ça, parce que ça demande aussi un apprentissage : apprendre les outils, les appliquer, vivre des frustrations, ne pas y arriver. Et bien sûr savoir accueillir la souffrance nécessaire, ce n’est pas évident, c’est même inenvisageable pour la plupart des gens.

J’aimerais ajouter quelque chose en rapport à la résistance des gens au changement. L’affirmation du vrai, c’est quelque chose de beaucoup plus subtil et moins frappant que de dénoncer le faux. C’est comme de reconnaître le silence qui est derrière le bruit. C’est beaucoup plus difficile de reconnaître le silence, que de reconnaître le bruit. Et bien c’est pareil, c’est relativement facile de reconnaître les émotions, mais c’est beaucoup plus difficile de reconnaître que quelque chose a changé, quand c’est subtil, parce que ça a disparu et donc que c’est quelque chose qui n’est plus là.

Tout à fait. À partir d’un certain moment, on ne crée plus de karma, et ça c’est important. En faisant ce travail, on ne se crée plus d’ennuis supplémentaires qui auraient pu avoir des répercussions parfois sur de nombreuses années.

Voici un petit texte sur l’identité, écrit par François Roustang, qui se trouve dans son livre « La fin de la plainte ». Ce texte concerne justement l’identité qui complexifie :  » L’identité est composée de tous les items dont peut se targuer un individu. Son origine, son pays, son histoire, ses symptômes. La définition qu’il se donne en eux le rigidifie parce qu’ils sont le lieu de sa maîtrise et de sa suffisance. La singularité, elle, apparaît chaque fois que l’identité est négligée. Elle est comme le style, évidente et insaisissable. Elle suppose le risque de la solitude irrémédiable, de ce qui est estimé comme menace de mort, et bien que donnée une fois pour toutes, elle n’est appréhendée que par les autres, et jamais par soi. La perte, pour le patient, de son identité qu’il ne veut pas changer, est nécessaire pour que soient abandonnés les repères habituels qui constituaient son rapport non modifié à soi, aux autres et à l’environnement, et pour qu’il laisse advenir, à travers ce qui lui est donné en propre et qu’il ne peut pas changer, une nouvelle configuration de son monde. » Il parle de la singularité comme valeur de base, comme notre spécificité à chacun, qu’on ne voit jamais nous-même. J’ai trouvé ça très beau. Et c’est vraiment la grande simplification.

Oui, c’est très beau.

C’était clair qu’il était libre. Mais il ne voulait pas enseigner.

S’il reconnaît qu’il ne peut pas être enseignant, il ne l’est pas. Ce n’est pas donné à tout le monde d’enseigner. Comme Stephen Jourdain et d’autres. C’est très particulier d’être enseignant, parce qu’il faut trouver comment transmettre ce qu’on a compris. Il faut vraiment avoir cet aspect en valeur de base, sinon ça ne peut pas marcher.