Note au lecteur : le bleu-italique correspond à l'instructeur ; en noir, les autres intervenants.

Prendre soin

Hier, je passais la table verte à l’huile de noix, et certains m’ont vu faire : « Ah bon, on nourrit le plastique maintenant ? » Eh bien oui, le plastique a besoin d’être nourri. En passant l’huile, je sentais vraiment que cela lui faisait du bien ! Il y a une notion de prendre soin, ce n’est pas pour faire ça bien, mais pour prendre soin.

Je l’ai senti aussi par rapport à la transformation, à l’histoire d’un objet. Par exemple, d’où vient ce tissu ? de loin ? C’est très fort par rapport aux tapis, dans la salle. La mémoire de l’objet, toutes les connections à l’infini, qui nous dépassent.

A., quand tu travailles, est-ce que tu perds parfois la notion qu’il y a une différence en toi et l’objet ?

Oui, quand le travail est plutôt mécanique, comme par exemple tirer des câbles, je n’ai pas besoin de trop penser. Quand c’est mécanique, je peux vraiment disparaître.

Et peux-tu considérer tous ces objets, les câbles, les outils (par exemple le tournevis), comme étant des choses vivantes, autant vivantes que toi ?

Pas jusqu’à présent.

à AM : Je voulais te questionner par rapport à la façon que tu as eue d’aborder un arbre quand tu élaguais près de la rivière, et aussi comment tu abordes le feu. Tu as un rapport assez particulier avec les arbres, le feu…

Le feu est très amical pour moi, les arbres aussi. C’est comme ça, je ne fais rien.

Oui, là je pense que tu vis déjà ce que je vise. Pour toi ce sont des objets animés.

Oui.

Et est-ce que tu vis le rapport avec le feu par exemple, ou les arbres, comme une extension de ta conscience corporelle ?

Je n’y ai jamais pensé de cette manière.

Je te pose la question, penses-y. En intégrant ce que j’ai dit, tu peux présumer que le feu a aussi sa conscience corporelle.

Bien sûr.

Donc il y a là une symbiose de deux consciences corporelles.

Je n’avais jamais mis ces mots mais ça va, je les accepte.

Rires

Lorsqu’on conscientise quelque chose, beaucoup d’autres choses changent ensuite, et ça passe encore à un autre niveau. Donc, allez ! Les neurones maintenant !

Ça se passe au niveau des neurones ?

Oui bien sûr ! Ça se passe au niveau des neurones, on réarrange les neurones maintenant. A.M. si tu avais cette conscience particulière comme celle que tu as avec le feu… si tu l’avais avec tout ?

C’est ça que je cherche.

Ok, c’est ça que tu cherches. Aussi avec la cuillère en plastique…

Aussi avec les gens, même s’ils me paraissent un peu menaçants parfois. Ici je me sens complètement en sécurité ! Mais c’est comme si cette grande détente, cette gratitude immense, me vient d’abord quand il y a l’eau, le feu…

Tu vois, là il y a une préférence.

Oui, je l’ai senti, il y avait quelque chose qui était moins fluide.

Quand on est dans une préférence, ce n’est plus la vie qui décide, mais c’est l’identité. Là c’est clair qu’il y a un résidu de l’identité. Et ce n’est pas non plus quelque chose qu’il faut avoir pour toujours. Ça aussi il faut le sortir de la tête. Tu as des aperçus, tu reconnais maintenant ce rapport que tu as avec le feu. Tu aimerais avoir ça avec tout, ça va venir. En tout cas c’est déjà là quelque part, mais il y a certains obstacles qui font que ce n’est pas encore complet. Il y a des obstacles qui vont encore être mis à jour ici, et ensuite ça viendra ou ça ne viendra pas… Toujours rester dans la conscience corporelle, dans la détente existentielle, avoir la foi que ça ne peut pas ne pas venir. C’est la bonne direction, il s’agit d’enlever cette préférence. On peut le vivre aussi comme une concrétisation, comme un autre aspect de la conscience corporelle. Donc vous pouvez déjà voir comment le rapport avec les objets, avec la nature, avec tout ce que vous percevez, peut être différent quand on suppose que tout est animé, que tout a la capacité inhérente d’être en symbiose avec soi-même, et entre eux également.

Pour moi de plus en plus la fonction de l’objet apparaît. Par exemple ce mur : il fait quelque chose, il porte un toit. Alors qu’avant ce mur c’était juste un mur. Et ça c’est très jouissif !

Moi j’ai peur de l’imagination qu’on peut plaquer là-dessus. À un moment donné je regardais les objets, et j’avais presque l’impression que chacun avait une tonalité « sonore » différente.

C’est la relation entre toi et l’objet qu’il ne faut pas perdre. C’est une extension de ta conscience corporelle, si tu oublies ça effectivement tu es dans l’imagination. Et ça ne peut se faire qu’avec l’objet que tu perçois dans le moment, sinon tu pars aussi dans l’imaginaire.

Pour moi le danger c’est de penser que finalement tout ça, c’est peut-être de l’imagination. Et dans ce cas-là je me leurre.

C’est ok d’avoir un garde-fou. Mais il faut aussi savoir le lâcher quand il y a quelque chose qui est clair, comme en ce moment. Ça ne veut pas dire que ce soit encore clair demain, mais au moins en ce moment. Et ne pas penser au futur. Peux-tu le valider maintenant ? Ça suffit.

Au début, j’ai constaté que j’avais une compréhension purement intellectuelle. Ça m’a foutu dans le silence, etje suis restée vraiment avec les trois mots et les témoignages en tête. Quand on a fini la réunion, j’ai pris mon assiette et mon verre…et puis rien ! Comme si j’attendais quelque chose moi aussi. Puis j’ai quitté la pièce, et quand je suis arrivée en haut de l’escalier, j’ai senti la brise qui soufflait et j’avais l’impression que j’étais traversée par elle, mais que j’étais traversée parce que je n’offrais pas de résistance, je consentais à être traversée. Alors j’ai vraiment eu l’impression que si j’étais dans cet état de n’offrir aucune résistance à ce que je vois ou à ce que je sens, il y a de la vie, ça circule, il y a du lien. Ensuite il m’est venu : « Il est bienveillant ce vent, parce qu’il est doux. » Mais non ! J’ai réalisé que ça c’est une construction de l’esprit, le vent souffle, mais il n’a pas d’intention. Il peut être doux, violent, perçant, flagellant… Et ça m’a posé la question de la conscience des objets et des choses : le vent est vent, point. Il n’a pas d’intention de traverser. C’est à moi de ne pas offrir de résistance, d’être ouverte à ça, pour ressentir.

Hier j’ai senti que je faisais partie de la dynamique de la vie et j’ai perçu qu’il y a vraiment une énergie en mouvement comme une grande respiration. C’est comme si j’étais une grande respiration quelque part. Il y a une dynamique, c’est le mot qui m’est venu, dans laquelle je suis à l’unisson avec tout ce qui m’entoure. Et pour moi ces mots-là sont importants : dynamique, respiration, unisson… c’est beaucoup plus fort que de me sentir reliée.

C’est une concrétisation de se sentir relié.

Oui, pour moi, c’est encore plus vivant, c’est plus concret.

Oui, se sentir relié, c’est toujours très vague, tandis que là ça devient vraiment la dynamique de la vie du concret du perçu.

Cette nuit en redescendant, j’ai à nouveau senti ce mouvement, et je me suis rendu compte que je connaissais ça enfant, mais maintenant avec en plus la dimension de la responsabilité. Je l’ai senti encore tout à l’heure quand je m’occupais des bananiers, cette dynamique, cette respiration, il y a vraiment du mouvement, c’est lié à l’action. Ce n’est pas facile à mettre en mots. Il m’est venu l’image de la toupie. Il y a vraiment là une dynamique amplifiée. Et je le sens maintenant de manière enracinée. C’est le côté sacré qui nous habite tous et qui habite ce qui nous entoure. Je réalise que c’est une autre dimension du vivant. À la fois très intime et sacré.

Oui, petit à petit je pense qu’avec cette conscience-là vous allez développer automatiquement ce qui est pour moi naturel, et qui je pense peut être naturel pour chacun : la responsabilité. Ça fait partie de la conscience corporelle parce que tout est animé, pas seulement les personnes, mais tout ce qu’on perçoit. Et j’ai aussi entendu le mot soin, prendre soin de son entourage, c’est aussi se sentir responsable. Je perçois quand quelqu’un ou quelque chose a besoin d’un soin particulier ou d’une attention particulière, ça fait partie de la conscience corporelle d’intégrer sur le moment tout ce qu’on perçoit.

On a aussi parlé du besoin des objets, le besoin du mur par exemple. Je voulais rappeler la discussion sur le poisson pilote et le requin, c’est-à-dire qu’il y a un échange dans la symbiose entre les deux parties à un moment donné.

Ce qu’il y a à faire, c’est de capter la symbiose qui existe au fond avec tout ce que nous percevons : la nature, le tabac, le verre, etc. Normalement, on n’est pas conscient de cela : on se voit ici et il y a le verre là, et il me sert. Dans cette conscience-là c’est plus qu’un verre qui nous sert.

Et la dimension du service prend là toute son ampleur : tout est au service de tout.

Oui, le verre me sert et je le sers.

J’avais vu le témoignage d’un maître qui parlait justement de ça. Il montrait son verre d’eau et il disait : « Ce n’est pas simplement de l’eau, cette eau m’aime », c’est vraiment ça. C’est ce que je ressens beaucoup.

Tout à fait.

J’ai remarqué depuis ce matin que je suis plus lente et assurément ça me permet d’être beaucoup plus dans la conscience corporelle, parce que j’ai souvent tendance finalement à commenter ce que je fais et mes ressentis. C’est comme si j’avais pris la décision de ralentir et je suis beaucoup plus en contact avec mes sensations. J’ai l’impression d’être autant efficace, ça m’a cassé le mental, je me sens très ancrée !

Est-ce que c’est déjà un peu rentré ? De ce que j’ai pu observer, j’ai l’impression que oui, pour la plupart. Dans le groupe ce n’est plus pareil. Est-ce que vous êtes conscient que vous le vivez comme quelque chose qui se rajoute naturellement à la conscience corporelle ? Ce n’était pas absent avant, c’était déjà là, mais ça restait semi-conscient. Ça ne marche qu’avec la conscience corporelle. Sans la conscience corporelle vous ne pouvez pas être en symbiose, c’est clair.

Qu’est-ce que tu as senti exactement qui a changé ?

J’ai observé chez certains qu’il y a davantage d’attention aux choses, ce qui n’était pas le cas avant. Toi c’est clair, tu le fais systématiquement, mais je l’ai observé aussi chez d’autres maintenant, ils ne sont pas seulement dans leur bulle ou dans leur travail, mais aussi ouverts à observer autre chose, et à intégrer autre chose. L’attention est dirigée automatiquement sur des anomalies par exemple, ou sur la manière dont on peut faciliter le travail pour l’autre. C’est de la considération externe, ça joue là-dessus.

Il n’y a pas si longtemps, j’ai eu l’impression que c’est de là que peut arriver la vraie considération externe, celle dont on parle en ce moment. Et c’est pour ça que j’avais pointé cette histoire du besoin du mur. On a parlé de la considération externe vis-à-vis des autres, mais il y a la considération externe vis-à-vis des objets : si je vois un objet qui est en équilibre instable, il peut tomber et se casser, et bien sûr que ça peut impacter les autres in fine. Mais ça peut aussi n’impacter personne, l’objet peut simplement risquer de se casser. Et finalement, ne serait-ce que pour l’objet, je me rends compte que c’est une intervention dans l’instant.

Et le détecteur d’anomalies, c’est ça aussi.

Moi je peux dire qu’avant j’étais vraiment attentif à la nature végétale et animale, mais pas vraiment aux objets. Ça fait un gros changement d’intégrer les objets et de sentir ce rapport-là. C’est exactement ce que dit A. ça coupe les pensées d’une manière aussi phénoménale.

Ah oui, c’est vraiment radical. Conscience corporelle + symbiose, alors là !

Et ça renforce en même temps le « tout est également important ».

Oui, et la non-séparation aussi. Quand on est dans cette conscience symbiotique, on a vu qu’il y a automatiquement quelque chose qui se sent naturellement responsable et qui prend soin de ce qu’on perçoit, de ce dont on se sert. Et en extension de ça, il y a aussi automatiquement un déclencheur du détecteur d’anomalies, parce qu’une anomalie, c’est quelque chose qui n’est pas comme on sent que ça devrait être. Il y a une dysharmonie quelque part, dans la perception, et non pas parce qu’il y a un concept derrière : « ça doit être comme ça ». C’est une dysharmonie dans la perception, une anomalie. Il y a une négligence, un oubli.

Quand il y a cette conscience-là, les sens s’affinent, ça fait comme un nettoyage, une ouverture dans les sens.

Je ressens beaucoup les gens avec les sens, surtout avec le toucher, par exemple si je touche quelqu’un il me vient souvent beaucoup de choses. Aussi avec le regard, souvent je ne peux pas regarder les gens, je vois trop de choses, et l’odorat aussi.

Einstein a posé la question : « Et si l’univers était un endroit amical ? » Nous pourrions appliquer ça ici. Si l’univers autour de chacun, ce que nous percevons, était bienveillant ? Même cette serviette…

Ce qui est drôle c’est qu’on dit que l’univers est amical, mais ça ne m’empêche pas de prendre un marteau et de taper sur un clou. En fait ça n’a rien à voir. Même si à un moment donné je dois me battre pour ma survie, ça ne change rien au fait que l’univers est amical.

Ah ! La Baghavad Gita !

Forcément ça nous plonge totalement dans un tout, on accepte tout. Il n’y a même pas de notion de bien/pas bien, mais simplement on accepte ce qui est.

Ça fait partie du grand OUI. Ce qui est essentiel, c’est que le rapport change totalement avec ce qu’on fait. Ce n’est pas : j’enfonce un clou, le mur résiste, paf ! C’est un geste plutôt réfléchi et conscient, et tout à fait dans le respect du clou, du mur et du marteau.

Les tailleurs de pierre connaissent bien ça, le bon geste. Ça se sent, quand on voit un mur en pierres sèches ou un mur de cathédrale.

Le bloc que le tailleur de pierre travaille avec son burin n’est pas son ennemi, ça c’est clair.

Ce matin j’ai aidé A.M. à chauler les chalets. C’est la première fois que je fais ce genre de travaux et les gestes étaient un peu maladroits, j’ai mis du temps à trouver un geste rond.

Quand on fait quelque chose pour la première fois, c’est souvent difficile d’avoir le geste juste. Ce qui aide le plus dans ce cas-là : observer quelqu’un qui a le geste juste, avant de se mettre à faire. Inconsciemment on imite les gestes, quand l’autre sait vraiment ce qu’il fait. Ensuite lui demander de regarder comment on travaille, pour avoir son feedback.

À certains moments, j’étais trop collée au résultat et j’avais perdu le…

Le global.

Le global, c’est ça.

Et la conscience corporelle aussi. Quand on se concentre, on perd la conscience corporelle.

Oui, ça m’est arrivé plusieurs fois au cours du chaulage trois façades.

Je crois que c’est aussi ce que j’ai vu ce matin avec le tuyau.

Bon raconte ton observation si tu veux.

A.M. et A. étaient en train de récupérer des morceaux de tuyaux en bas. Je suis sorti de l’atelier et j’ai vu A. avec des tuyaux roulés sous le bras et qui tirait derrière elle tout un ensemble de tuyaux. Et là c’était très particulier parce qu’une image fugace s’est imposée en voyant A. avec ses tuyaux : celle d’une concentration vers l’avant… C’est allé très vite, un tuyau s’est coincé quelque part, et cela l’a stoppée net. Ce qui était clair, c’est qu’il n’y a eu aucune anticipation de ce qui pouvait se produire, c’est-à-dire que ça l’a arrêtée comme un chien qui a oublié qu’il a une laisse ! Et pour moi c’était clair que tu étais concentrée sur avancer, en oubliant tout le reste !

Donc tu n’étais pas en symbiose avec le tuyau, ça c’est sûr.

Non, pas du tout !

C’est ce que j’ai dit hier : regardez les coins où vous êtes négligents. Les pauvres tuyaux qui ont le destin de tomber entre tes mains… ! rires Quand on commence quelque chose, c’est bien de regarder l’ensemble, parce qu’il n’y a pas seulement le tuyau, mais aussi les joints sur le tuyau qui peuvent se détacher parfois quand on tire trop fort. Ça veut dire vraiment l’ensemble : que ce soit le pinceau, l’échelle, les tuyaux, tout ce que vous utilisez, cela en fait partie. Vous vous mettez en symbiose avec tout ça pour pouvoir en prendre soin.

En ce qui me concerne, ça se passe aussi avec les voitures. J’ai été très surprise parfois des pannes qui arrivaient juste devant le garagiste ! Mais avant un grand voyage, j’avais un peu parlé avec la voiture…

Oui, ça pour moi c’est très évident, ça se fait naturellement. Parce que je crois qu’il y a vraiment cette symbiose à partir du moment où on est avec un objet, un animal ou un homme. Et ce n’est pas affectif pour moi. C’est important car il y a beaucoup de gens qui affectionnent ça.

Ça donne l’impression de redécouvrir le monde ! Ça me rappelle des aspects de la PNL, des métaprogrammes, où on exclut certaines choses. Moi j’exclus les objets, et de les voir comme ça, avec ce nouveau regard, il y a tout qui prend une consistance.

J’ai constaté il n’y a pas très longtemps que j’avais aussi un problème avec les objets, et depuis quelques mois, je suis plus « gentille » avec eux. Avant cela, il m’arrivait de foutre un coup de pied dans une porte et de l’enfoncer jusqu’à faire un trou dedans ! Je suis plus douce avec les objets, et c’est ici que j’ai appris ça. Le mot exact c’est bienveillant, je suis bienveillante avec les objets. C’est top !

Un enfant doit apprendre qu’un objet est dur en se cognant. Pour un bébé je crois que les objets ne sont pas encore des objets. Il apprend petit à petit par l’expérience, il ne pense pas au début que ça peut être dur.

Ou que le feu peut brûler. Il ne sent pas le danger. Il baigne dedans, il n’y a pas de séparation.

Et nous on est sur le chemin inverse, maintenant on sait que c’est dur, mais au fond dans la conscience, c’est aussi transparent. Je peux le dire comme ça, c’est de la même origine que la conscience.

Voici un lien vers un texte d’Arnaud Desjardins à ce sujet sur le site Meditation France:
https://www.meditationfrance.com/journal/article09.htm